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Entretien - L'Agenda des plaisirs


 
Pierre Vasseur, compositeur

En quête de musique inimaginée

Claquemurée au coin d'une rue égarée de Mons-en Pévèle dans le Nord, la maison de Pierre Vasseur s'ouvre par un grincement de porte métallique sur ses gonds et un crissement de pas sur l'allée de gravier. C'est une bâtisse de briques flamande, flanquée d'une véranda envahie de plantes vertes, avec, au beau milieu du jardin, les fils tendus d'une immense antenne de radio, signe d'un homme toujours à l'écoute du monde ...

Au premier étage d'une dépendance isolée du reste, Pierre Vasseur a aménagé son studio électro-acoustique : une chambre d'écho sous les toits, encombrée de machines à enregistrer, à diffuser, à composer. Avec, suspendus au plafond, d'énormes baffles pour les aigus qui semblent tomber des nues, et, partant du rez-de-chaussée, de hautes cheminées pour les basses qui ont l'air de venir des profondeurs de la terre.

A genoux devant ses partitions et ses images-icônes posées en désordre à même le sol comme pour une imploration du créateur devant un imaginaire à construire, Pierre Vasseur compose. Ainsi qu'on dit d'un peintre qu'il dépose ses rêves plastiques sur la toile, lui couche ses intentions musicales sur les lignes de ses portées, dans une sorte de grand foutoir organisé, peuplé de sons auxquels il mêle volontiers des images, histoire de titiller en permanence tous les pans de sa sensibilité.

Une force intérieure

La musique, c'est du son qui pense. Et à quoi pense-t-il Pierre Vasseur, ce Calaisien de 48 ans? Eh bien qu'il ne regrette pas d'avoir abandonné, il y a plus de vingt ans, son métier d'ingénieur sur plates-formes pétrolières pour embrasser la carrière de compositeur, et ce, en dépit des aléas des professions de la création artistique ! Heureusement, sous son physique de roseau pensant se cache la solidité d'un chêne : une volonté inébranlable et une énergie farouche appuyées sur des idées fortes. Et d'abord que l'acte de création est sans limites, qu'il implique d'être toujours à la tâche, toujours en recherche. On n'a jamais atteint le bout... "Un créateur vivant, ce n'est pas un musée qui accumule. On ne crée pas avec des souvenirs, mais en allant au centre de soi-même."

Lui qui pratique régulièrement la méditation estime que ce travail sur soi doit être permanent, parce qu'on ne peut pas le mettre en mémoire. "L'étal de neuf est une attitude de chaque instant. Je dois donc développer mes sensations et ma sensibilité pour l'ouvrir sur l'imaginaire et acquérir toujours plus de force afin d'incarner un acte de création."
Selon Pierre Vasseur, passer de l'esprit à la matière demande une énergie énorme, d'où la nécessité de travailler sur sa force intérieure. Les techniques et les instruments qui sont une contrainte, viendront ensuite pour réaliser cet acte : "il s'agit de travailler avec, mais ils ne permettent pas d'imaginer". Le propre du créateur, c'est de savoir où ça démarre, et que ça doit aller quelque part. "C'est difficile puisque c'est un acte solitaire et intuitif. Je m'appuie sur ce que je suis à l'instant, et rien d'autre."
Pierre Vasseur ne cherche pas à avoir des lignes musicales dans la tête, mais plutôt une vision d'ensemble du spectacle ou du concert à réaliser.

"Je laisse mon imaginaire aller son chemin et se nourrir de toutes mes sensations. Et, d'un coup, j'ai la vision de ce que sera le projet. C'est une fulgurance, riche de sons, d'images et de sensations." Le travail consiste ensuite à passer de l'état de sensation et celui de perception pour faire arriver les idées et les concepts. Ce pont entre l'abstrait et le concret va permettre de formuler les choses et donc de les réaliser. "Il faut mettre 'en mémoire' cette vision instantanée pour pouvoir y retourner quand on en a besoin. C'est un travail qui se développe sur toute une vie, mais la société actuelle n'a malheureusement plus le temps d'attendre. Par ailleurs, c'est une partie unique de soi qu'on projette ainsi, et ce, dans un monde qui n'en a rien à foutre. Avec un peu de chance et beaucoup de persévérance, il arrive parfois que le créateur parvienne à franchir les mailles du filet. Alors seulement, les musiques sont mises au jour et le public les entend."

La question du temps

Chez Pierre Vasseur qui crée des musiques pour le spectacle et le concert, la composition est un acte lié au temps.
"On parle d'harmonie, de mélodie, de rythme, mais je m'intéresse plutôt à une vision d'ensemble et donc à la dimension du temps : le temps de la musique, mais aussi celui de la danse, du théâtre, de l'image." Il faut élucider cette question du temps. Cela ne veut pas dire penser la musique, car il y a quelque chose en plus : c'est l'univers des sensations.
"On ne comprend pas le monde seulement avec des idées, mais avec le vivant des sensations. Comme on ne livre pas des notes, mais une partition avec une musique vivante pour des gens vivants."
Mettre en adéquation le temps perçu et le temps pensé, cultiver ses sensations, installer des imaginaires pour concevoir des créations, cela implique de prendre le temps de son ambition chaque jour, chaque seconde. A l'instar du poète Henri Michaux, Pierre Vasseur désire plus que des "gestes/mouvements" : il les voudrait représentatifs de mouvements réels et de toutes sortes de mouvements inimaginés.

Fernand ROLET